11-12 avril 1919
J’avais si bien compté te voir au dîner d’hier que je n’avais fait aucun pensum, le bavardage devant compléter le papier que je t’ai remis ce matin.
Vauréal était venu au dîner. Il aurait pu dire les choses les plus intéressantes, mais, comme d’habitude lorsqu’on amène quelqu’un qui a vu et qui sait, il est aussitôt chambré par les anciens diplomates qui lui racontent leur politique d’antan. Ça n’a pas raté pour Vauréal et il a eu à entendre toutes les prévisions de l’ami Vauvineux en Égypte.
Il m’est revenu un petit souvenir du déjeuner au Quai d’Orsay. J’étais à côté de Grosclaude. Or tu sais que Grosclaude, en même temps qu’il est devenu un homme riche, est aussi devenu un arbitre des choses de la diplomatie. Il m’a confié qu’il fallait arriver à une entente entre les Serbes et les Italiens, mais que, pour cela, il fallait que l’on fît quelques sacrifices. Qui, on ? ai-je demandé. Les Serbes ? – Eh oui, évidemment les Serbes. C’est lumineux. Il est certain que si les Serbes cèdent sur tous les points, il n’y aura plus de question. Le malheur, c’est qu’ils ne veulent pas céder et qu’ils sont parfaitement capables de rosser les Italiens. Et Grosclaude ajouta : Du reste, j’ai longuement causé de tout cela avec un diplomate que je considère comme un des plus beaux cerveaux de ce temps, Barrère (ce dernier était en face de nous), et il est complètement de cet avis-là.
Je pense que Barrère doit être de son avis. Et si cet ambassadeur est son conseil, les opinions de Grosclaude doivent être marquées au coin de l’impartialité. Du reste, ce fantaisiste avait eu soin de me dire qu’il était plus Serbe que les Serbes, leur ami de toujours, par conséquent son opinion pouvait prendre de ceci une importance.
De plus en plus, on voit que les Italiens ont fait le nécessaire auprès de la presse. Les temps sont si durs !
Un de mes amis m’a porté aujourd’hui copie de tous les documents maritimes et militaires concernant l’évacuation d’Odessa [1]. J’ai pu suivre ces douloureux événements demi-heure par demi-heure. Cette copie lui avait été adressée par la femme du commandant d’une des grosses unités navales. Quelle responsabilité pèsera un jour sur ceux qui dirigent la politique ! Tu ne te doutes pas de la malheureuse poignée d’hommes qui devait défendre la place. Les papiers que j’ai eus entre les mains sont tout simplement les ordres successifs donnés par le commandant en question et les rapports successifs adressés par lui à l’amiral. Ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’il faut enregistrer le refus des troupes de se battre, notamment par le détachement du 176e. Je t’assure que, après avoir lu tout cela, on en tire la conviction que, si le bolchevisme pénètre dans l’armée, c’est qu’on l’aura bien voulu.
Mon commissaire de police est venu me demander mon témoignage dans une affaire d’accident et j’ai causé avec lui. Il m’a fait ses doléances. Vieux commissaire déjà, il déplore le changement qui se produit dans le moral des agents de la préfecture. Il attribue cela aux changements constants des préfets de Police [2]. Ces derniers arrivent là ne connaissant ni les choses ni les gens, introduisent des réformes sans consulter d’autres personnes que leur entourage, et ne sont même plus là la plupart du temps pour faire exécuter leurs innovations. Avec eux changent les secrétaires généraux qui viennent d’habitude chacun avec leur marotte. Aussi, le personnel se désaffectionne de son service et neuf fois sur dix se détourne du malfaiteur ou du délinquant pour n’avoir pas à intervenir et, quelquefois, tout simplement parce qu’il n’est pas au courant d’un service que personne ne lui a appris. Comme tout va bien du haut en bas !
C’est à n’y pas croire. Figure-toi que j’ai versé à l’Aéronautique militaire pour les victimes de l’aviation plus de quatre cent mille francs par coupures de cinq ou de mille francs. Je viens de recevoir du ministère une lettre officielle m’informant que les envois d’argent sollicités par lui et adressés aux familles des victimes coûtent des timbres et que la direction n’a pas de crédit pour cela. En conséquence, le sous-secrétariat d’État me serait reconnaissant de lui envoyer les timbres nécessaires aux envois ou de lui faire parvenir cent francs qui seraient mis en compte. Est-ce beau ?
À toi.
Et
[1] Le 6 avril 1919, les Alliés évacuent Odessa.
[2] Après Louis Lépine, préfet de police de 1899 à 1913, quatre préfets se succèdent : Célestin Hennion (29 mars 1913-2 septembre 1914), Émile Laurent (2 septembre 1914-3 juin 1917), Louis Hudelo (3 juin 1917-23 novembre 1917) et Fernand Raux depuis le 23 novembre 1917.
