20 janvier 1917
Mon cher Pierre,
Voici quelques renseignements recueillis aujourd’hui auprès d’un Suisse dont tu connais le nom sans doute car il a écrit ici dans plusieurs revues et parfois aussi dans Le Temps bien que ses préférences soient pour nous. C’est Chapuisat [1]. Il a séjourné lui-même en Allemagne, mais surtout il voit constamment les médecins qui visitent les camps de prisonniers. Il paraît qu’il y a deux mois encore on pouvait comme nourriture se procurer à peu près ce qu’on voulait à Berlin avec de l’argent. Les pâtisseries regorgent de monde et l’on y trouve encore de bons gâteaux et du thé. Il en est de même dans certaines villes allemandes, mais l’état n’est pas le même partout. Il y a suivant les provinces de très grandes différences. Dans les unes, comme je te le disais, en payant cher on trouve presque tout, dans les autres au contraire on ne peut se procurer que de la viande caoutchoutée, et cependant ce n’est pas encore la disette. Les cartes ne sont pas le seul moyen que l’on ait de se nourrir car en-dehors d’elles on peut acheter. C’est même grâce à cela que la classe ouvrière ne souffre pas encore trop car les gros salaires qu’elle touche lui permettent de compléter son régime. Je ne sais si les choses ont changé ces derniers jours, mais voici ce qu’elles étaient il y a deux mois.
Malgré tout, et je tiens cela d’autre part, il y a des privations très grandes surtout chez l’enfance et c’est ce qui préoccupe le plus le gouvernement : le poids moyen des enfants naissants est tombé de soixante-six livres vingt-cinq, à soixante-quatre livres vingt-cinq. Ces chiffres sont officiels et ils indiquent bien que la mère a dû souffrir dans sa grossesse.
Comme au moment de toutes les crises, nous avons revu ce matin Alter ego qui exécutait, nous a-t-il dit, sa première sortie après une bronchite. Je suis bien certain qu’il avait tout de même vu quelques personnages avant de nous arriver. Je n’ai pas pu causer longuement avec lui. Il était très tard et j’étais obligé de filer. Il nous a dit que les réponses seraient faciles à faire au Comité secret et qu’il serait aisé de triompher. On n’aurait qu’à montrer la correspondance des Alliés depuis un mois, et Briand en sortirait indemne. Je lui ai objecté que les dépêches auxquelles il faisait allusion n’étaient que des résultats de la politique antérieure et que la grosse faute avait été de laisser les choses en arriver à ce point.
J’ai dit à Alter ego les raisons pour lesquelles nous n’avions pas fait d’article sur la séance d’hier question Abrami. Briand, comme tu l’as vu, n’a fait que tourner autour du pot. Si nous avions écrit quelque chose, c’eût été évidemment pour dire que des explications verbales ne pouvaient suffire et qu’il était nécessaire de soumettre les documents à la commission. Du reste, Leygues, en soutenant cette thèse, laissait au gouvernement le soin de déterminer lui-même au mieux le mode de communication. En approuvant cela, nous aurions eu l’air d’attaquer le gouvernement et de faire le jeu des Abrami, Tardieu et autres arrivistes pressés. Je ne crois pas que mon raisonnement ait beaucoup plu à notre ami.
Sais-tu ce que la Russie a d’hommes sous les armes en ce moment ? Douze millions. Sous les armes c’est une façon de parler car beaucoup n’ont aucune arme. Robert de Caix qui est venu me voir tantôt, me disait que si nous étions victorieux, la puissance russe serait immense et somme toute aurait très peu souffert de la guerre. Que s’y passe-t-il en ce moment, nul ne le sait. Depuis quelques jours les journaux russes ne nous parviennent plus. Toute la presse ici fait grand état de la nomination de Stürmer. J’ai beaucoup de peine à y croire, du moins sous la forme qu’on en donne. Je crois qu’il est d’usage de donner le titre à un ancien ministre bien qu’il ne prenne aucune part au gouvernement. Je voudrais savoir ce que pense notre ami Milewski, mais je ne l’ai pas vu depuis notre réunion. Peut-être viendra-t-il au dîner de mardi. Nous tâcherons de le faire causer.
Je vois poindre certaines inquiétudes au sujet de Lyautey. Il semble vouloir prendre plus d’intérêt aux choses du front qu’à celles de l’arrière. La nomination d’Halluin [2] qui s’installerait à Paris serait peut-être un pas fait dans cette voie. Il y aurait cependant bien des réformes à faire dans toute cette administration de la Guerre.
Au revoir, mon vieux.
Et
Une histoire graveleuse pour finir. Tu sais que Caillaux serait très épris de la veuve de Doyen et que celle-ci voudrait le mariage [3]. Cette passion a fait l’objet déjà de plusieurs petites notes dans les Vie parisienne et autres périodiques satiriques. Or Mme Doyen serait une lesbienne enragée. Elle revenait ces jours-ci de je ne sais quelle villégiature dans la banlieue dans l’automobile de Melle Chenal. Le contact, le roulement de la voiture, tout cela suscita son ardeur et excita ses sens à tel point qu’à chaque cahot ses mains se raccrochaient à toutes les parties du corps de la belle cantatrice, et chaque fois qu’elle la pressait ainsi par mégarde elle s’écriait : Mon Deuil, mon Deuil ! ? Peu à peu, ses gestes devinrent plus précis et Chenal dut la remettre à sa place la menaçant de la laisser sur la route. Mais Mme Doyen ne se calma pas et voulut à toute force se livrer aux « dernières… caresses ». Chenal, furieuse, fit arrêter sa voiture aux fortifications et plaqua Mme Doyen.
Et
[1] Édouard Chapuisat (1874-1955). Suisse. Journaliste. Collaborateur du Journal des Débats et du Temps. Auteur de nombreux ouvrages.
[2] Non identifié.
[3] Cf. lettre du 7 janvier 1917.
