9 août 1916
Mon cher Pierre,
D’après les renseignements que j’ai pris, c’est parfaitement exact, et la sucrerie que tu m’indiques sera remise en marche, et sous peu. Ce plan était préparé depuis fort longtemps. Il a dû être modifié par suite de l’arrêt ou du ralentissement des usines en activité. Malgré tout, on veut mettre en marche parce que, si je comprends bien les idées du conseil d’administration, c’est d’arriver à produire un peu partout pour amener la baisse des marchés concurrents en jetant une production de plus en plus abondante sur le marché qui a déjà de la peine à absorber ce qui est déjà lancé.
Comme j’avais, comme nous avions raison d’être sceptiques au sujet de la Roumanie ! Cela ne va plus du tout, et quelqu’un qui a lu toute la correspondance m’a dit hier que c’était encore très loin d’être fait. Les Roumains demandent cent cinquante mille Russes contre les Bulgares, ils veulent marcher contre l’Autriche. De plus, ils réclament des territoires. Somme toute, ils ajoutent toujours quelque chose à leurs prétentions. Au ministère, hier, où de Caix était allé aux informations, on a dit : Ils font une politique de marchands de tapis.
Je t’ai parlé hier d’un vieux camarade avec qui j’ai déjeuné [1]. Il m’a raconté une foule de choses. Je crois t’avoir expliqué ce qu’il faisait ici. Bien que par nature il soit léger, les circonstances font que ce qu’il dit a un certain poids. Il est surtout assez outré du rôle que l’entourage du chef de file fait jouer à ce dernier. Tous les députés et hommes politiques dont il a garni sa cour jettent, par leurs bavardages et leurs histoires ici, une défaveur sur lui et font que les rapports sont toujours très aigres. De plus, comme on ne le mettait au courant de rien et qu’on lui laissait ignorer les raisons diplomatiques de telle ou telle mesure, de tel ou tel ordre, il s’en suivait de l’autre côté une irritation assez grande. Mon ami me dit que, certainement, il fait très chaud là-bas [2], mais que l’état sanitaire n’est pas du tout aussi mauvais qu’on le dit et surtout que les maladies, les malaises qui sévissent disparaîtront avec l’abaissement de la température, comme le mal de mer lorsqu’on pose le pied à terre.
Exemple de cette ignorance où le chef était laissé : une question de commandement extrêmement délicate s’était élevée à cause des Serbes. Le chef de file voyait, dans l’espèce de subordination qu’on lui proposait, une atteinte à son propre prestige et une malveillance du gouvernement. On avait, et mon homme en a pris connaissance pour le dire, tout simplement négligé de lui dire qu’il y avait à l’heure actuelle une tentative de révolution dynastique fomentée par l’Autriche et que le souverain actuel était menacé. Il y avait donc grand intérêt à le fortifier.
(Strictement pour toi si tu ne connais pas ce détail).
Les journaux ont représenté les Serbes comme très difficiles à retenir dans leur ardeur de combattre. Ce ne serait pas exact, pas plus que n’était exacte l’affirmation des amis du chef disant qu’ils n’en voulaient plus du tout. En réalité, ce que nos Alliés veulent, c’est bien marcher mais face au nord-ouest, c’est-à-dire face à la Serbie. Ils ne veulent guère s’en aller face à l’est. Le sentiment, ainsi replacé, me paraît ce que j’ai entendu de plus rationnel.
Au demeurant, ce que j’ai cru comprendre, c’est que le chef de file, mal entouré de civils brouillons et politiques portant l’habit militaire, lui font jouer un rôle dont lui-même se rend mal compte. Mon interlocuteur le juge comme un homme d’une très haute valeur militaire mais un faible dans ses rapports avec son entourage. Jusqu’ici, il n’y avait d’autre liaison entre Salonique et Paris que celle des Bokanowski et autres parlementaires. Il faut qu’il y en ait une uniquement militaire. Mon convive s’applique à l’établir. Comme je te le disais, ce garçon est très loin d’être bête. Il a connu par sa carrière tous les milieux, et je crois qu’il juge tout cela assez bien. Une très forte division italienne, presque un corps d’armée, est en train d’arriver et je crois que les choses s’accrocheront en septembre.
Ton vieil
Et
Je suis allé voir Marguerite qui m’a donné le document très intéressant. Quel inconvénient verrais-tu à ce qu’il soit publié ?
[1] Il s’agit de Jean Decrais. Cf. lettre du 8 août 1916.
[2] A Salonique.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Odile Gaultier Voituriez (9 août 2016). 9 août 1916. La 1ère Guerre vue de Paris. Consulté le 13 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/rq7a
